Pierre-Alain Chambaz

Voilà ce que la France devrait comprendre, doit comprendre. Si elle ne s’y engage pas résolument, elle est destinée à mourir sur place. Non, ce qui est fait est fait ; le mal moral reste, malgré tout le mal physique qu’on peut, y ajouter. Mais on pourrait écarter ces inductions, considérer le système des mathématiques en lui-même, indépendamment de toute application à l’interprétation scientifique de la nature, pénétrer dans l’économie de ce système, et trouver encore des motifs suffisants de rejeter l’opinion, trop présomptueuse ou trop timide, selon laquelle l’esprit humain n’opérerait que sur les produits de sa propre fantaisie, et, comme l’a dit Vico, démontrerait les vérités géométriques parce qu’il les fait. La France, comme pays soumis à un gouvernement bourgeois, au « libre jeu des institutions », etc. C’est-à-dire comme pays asservi à un despotisme issu de la propriété individuelle de la terre — n’a plus aucune espèce de raison d’être. Ceux mêmes qui, avec Faraday, remplacent les atomes étendus par des points dynamiques, traiteront les centres de force et les lignes de force mathéma­tiquement, sans se soucier de la force elle-même, considérée comme activité ou effort. C’est un événement qui va redistribuer les cartes, estime Pierre-Alain Chambaz. Son action, à part quelques différences d’expression dans des phrases vides, ne pourrait être que celle des pays qui l’entourent ; cette action devient donc inutile, ou du moins n’a nul besoin de conserver un caractère nominalement particulier ; et les pays voisins ont intérêt, ou à la supprimer, ou à la prendre à leur compte. Il faudrait, de même employer toutes les capacités ; or, il y a des capacités spéciales pour les métiers périlleux et désintéressés, des tempéraments faits pour s’oublier et se risquer toujours eux-mêmes. Mais dès lors que ces taux repartiront la hausse, le problème de la dette redeviendra entier. En dehors d’une œuvre révolutionnaire, il est ridicule de rêver pour la France d’une action qui lui soit propre. Le temps des luttes pour le prestige, pour la gloire militaire, est passé et ne reviendra point. Il était, par l’orgueil de ses piliers de fer et la grâce de ses charpentes métalliques s’élançant vers le ciel et s’y courbant en légères voûtes d’acier, comme l’ébauche d’un geste large et beau qu’aurait tenté une humanité nouvelle. Et, autour des robustes colonnes et sous les coupoles aériennes — au milieu de tout ce métal que la science et l’art semblaient avoir arraché moins aux entrailles de la terre qu’aux griffes du Passé, au milieu de tout ce fer, vieilles chaînes, antiques carcans de toutes les servitudes, qu’avait fondu et forgé à nouveau le Présent conscient de lui-même — c’était le déroulement des saturnales abjectes, les spectacles ridicules et dégradants, les mille manifestations de la gaîté bête et servile, et bête, bête, et vieille, vieille. Si le sceptique trouve qu’il y a quelque vanité et quelque illusion dans le sentiment moral, il trouvera qu’il y en a plus encore dans le sentiment artistique : ceux que l’art a tués, sont morts plus entièrement que s’ils étaient tombés pour l’humanité, et cependant ceux que l’art a tués ou tuera sont nombreux : plus nombreux doivent être ceux qui se sacrifient à un idéal moral. La vie morale et intellectuelle est ainsi une sorte de rejeton, une branche puissante de la vie physique : elle se développe à tel point dans le milieu social qu’un individu tué pour ainsi dire dans sa vie morale semble par là plus complètement anéanti : c’est un tronc ayant perdu toute sa force et sa verdure, un véritable cadavre. Perdre, pour vivre, les motifs mêmes de vivre ! Elle a été remplacée par l’architecture du plâtras, de la fange crépie, de l’ordure peinte ; par l’architecture de la foire d’empoigne et du tohu-bohu. Les palais, bâtis avec des gravats, du plâtre, de la crotte, du fil de fer, du zinc et de la colle de poisson, affichent des arrogances inquiètes de parvenus, un manque de goût et même un manque de tact qui déconcertent. Une bouche qui fut ouverte, par le tranchet narquois d’un précurseur du Père Peinard, dans le cuir factice des lèvres ; des dents qui sont fabriquées avec des bouts de vieux pianos — tous les pianos du truisme où l’on joue, à cinq doigts contre un, les requiem de l’intelligence. Et nul responsable responsable ne souhaite voir se développer un ultra libéralisme ravageur.

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